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par Andrew Stallybrass, Anglo-Suisse, qui travaille pour I&C à Genève ; il est vice-président de la plate-forme interreligieuse de Genève.
Il est peu fréquent que la presse mondiale consacre ses manchettes à la Suisse ! A vrai dire, les Suisses auraient préféré se passer de cette publicité ! Le 29 novembre, 57% du corps électoral helvétique (avec une forte participation : 53%) ont approuvé un amendement constitutionnel interdisant la construction de minarets. Les sondages prédisaient 37% pour cette mesure, qui va maintenant à coup sûr être contestée devant les tribunaux suisses et européens. Les électeurs se sont prononcés contre la recommandation du gouvernement, contre la majorité du parlement et contre les principales Eglises et communautés religieuses, sans oublier les médias, ce qui révèle un fossé profond entre le peuple et ses dirigeants. Dans la blogosphère, les sites web des pays voisins indiquent un regain de commentaires en ligne, qui traduit un rejet de l’islam encore plus marqué. En Grande-Bretagne, en France et en Allemagne, les blogueurs souhaitent que des référendums similaires soient organisés dans leur pays.
J’essaie de me consoler : Genève, où je vis, a voté massivement contre. La population étrangère (30%) y est importante, les musulmans nombreux et il y a une mosquée avec un minaret. Le résultat du scrutin a déclenché une vague de contre-manifestations, parfois avec le slogan : « Nous sommes tous musulmans », et des mini-minarets en guise de banderoles. Des recours devant les tribunaux se préparent contre ce que le gouvernement, dans ses recommandations, avait qualifié d’anticonstitutionnel parce que discriminatoire. Nombreux sont les opposants à la mesure qui dénoncent le manque de courage du parlement et du gouvernement qui a permis la tenue d’un référendum potentiellement anticonstitutionnel. Déjà se préparent des mesures pour changer la législation. Mais, au nom du principe de la démocratie suisse qui fait du « peuple » le « souverain », le gouvernement s’en tient au respect de la volonté populaire, même si cela soulève bien des difficultés.
La Suisse compte environ 350.000 musulmans, soit 4,3% d’une population (7,7 millions) en majorité chrétienne (78%). Formant un groupe nouveau et jeune, principalement originaire des Balkans, ils ont fui les guerres qui ont marqué le démantèlement de la Yougoslavie et les persécutions de la part de leurs concitoyens chrétiens. De 1990 à 2000, leur nombre a triplé. Mais le pourcentage de pratiquants parmi eux (10 à 15%) est plus faible que celui des chrétiens (20 à 30%). La majorité d’entre eux pourraient être définis comme « originaires de pays musulmans ». La Suisse n’a subi aucune attaque terroriste de musulmans et aucun musulman suisse n’a été impliqué dans une attaque terroriste en-dehors de la Suisse. Cette communauté très diversifiée se croyait bien intégrée. Ses membres pensaient être de bons citoyens, payant leurs impôts et apprenant les langues du pays. Ils voient maintenant leur concitoyens se tourner contre eux et leur dire : « Non, vous n’êtes pas intégrés. » Comme si la majorité des Suisses leur adressait un message de « désintégration », comme si on exigeait d’eux qu’ils renoncent en plus à leur religion et à leurs traditions culturelles !
Quelles conséquences tirer de ce vote ? D’abord, que constructeurs de ponts et démolisseurs de murs redoublent leurs efforts ! Et que musulmans et non-musulmans engagent des discussions franches et honnêtes sur leurs peurs respectives, qu’elles soient justifiées ou imaginaires ! Il est encore trop tôt pour analyser les détails du scrutin, mais l’on sait déjà qu’une plus grande proportion de femmes ont voté pour l’interdiction, parce qu’elles voient dans l’islam une religion qui maintient les femmes dans une position d’infériorité. Certains chrétiens ont aussi voté pour, en réaction au fait que leurs coreligionnaires ne jouissent pas en terre musulmane des mêmes droits que les musulmans ici. Ceux qui ont dirigé la campagne s’en sont pris au minaret en tant que symbole d’un islam agressif et conquérant. Les affiches présentaient des femmes portant burqa et des minarets en forme de missiles, comme si les minarets allaient attirer les musulmans extrémistes et les terroristes !
Un fait peu connu hors de Suisse est la détention en otage par la Lybie de deux citoyens helvétiques, en guise de représailles de l’arrestation en 2008 par la police de Genève du fils du Colonel Kadhafi, Hannibal, et de son épouse, pour maltraitance de leurs domestiques. Ce qui a attisé la colère de nombreux suisses contre un pays soi-disant musulman. Mais cela ne justifie pas une trahison des valeurs démocratiques suisses. Loin de nous protéger, cette disposition anti-minarets risque de générer de nouvelles tensions. Peut-être que les nationalistes d’extrême droite sont ravis à l’idée de provoquer une réaction musulmane plus violente, ceci afin de justifier leur argument selon lequel l’islam n’est pas une religion de paix. Malheureusement pour eux, les réactions des musulmans suisses ont été jusqu’à présent exemplaires par leur modération.
Car les conversations franches et honnêtes, elles ont déjà lieu. Le lendemain du scrutin, j’ai participé à une réunion au cours de laquelle un rabbin a mis au défi les musulmans présents de s’exprimer clairement. Parlant de sa propre expérience de « parler vrai » aux membres de sa propre communauté, il a admis ce qu’une telle démarche avait de difficile et de douloureux. Hélas, il est plus facile de semer des graines de méfiance et de haine que des graines de compréhension.
Caux-Initiatives et Changement, en tant qu’entité juridique suisse, avait pris position contre le oui avant le scrutin et, le lendemain, au vu de la victoire du oui, a exprimé de profonds regrets. « Ce résultat est tout d’abord l’expression d’une méfiance de la population suisse à l’encontre l’islam, lit-on sur son site. Il doit être lu comme une invitation à continuer et même à intensifier le travail pour le dialogue et la création de la confiance entre les différentes cultures et religions, tel qu’il a été et continue d’être à l’agenda de CAUX-Initiatives et Changement depuis plus de 60 ans. »
NB : Aujourd’hui, la Suisse compte quatre minarets. Aucune nouvelle demande de permis de construire n’a été déposée, ni aucune demande d’autorisation d’appel à la prière depuis les minarets existants.
Andrew Stallybrass
8.12.2009
Traduction : Philippe Lasserre
N.B : Des individus de toutes cultures, nationalités, religions et croyances sont impliqués et actifs avec Initiatives et Changement. Ce texte représente le point de vue de l’auteur, pas nécessairement de toute l’organisation Initiatives et Changement.